Tout part de partout, mais sait-on réellement où l’on va ? L’État de siège, entre inquiétudes sécuritaires et interrogations sur les solutions

La proposition d’instaurer l’état de siège dans le Haut-Uélé et le Bas-Uélé relance un débat fondamental sur l’avenir sécuritaire de ces deux provinces de l’ancienne Province Orientale. Entre incursions de groupes armés, tensions liées à la présence des éleveurs Mbororo et inquiétudes des populations, une question mérite d’être posée : l’état de siège est-il une réponse adaptée aux menaces identifiées, au regard de l’expérience de la province voisine de l’Ituri ?
Une déclaration qui interpelle
La Dynamique des leaders politiques et communautaires de la Grande Orientale a récemment demandé au président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, d’envisager l’instauration de l’état de siège dans les provinces du Haut-Uélé et du Bas-Uélé.
Cette proposition, formulée lors d’un point de presse tenu à Kinshasa le 22 octobre 2026, intervient dans un contexte marqué par des préoccupations sécuritaires persistantes dans plusieurs territoires de ces deux provinces.
Il serait réducteur de considérer cette démarche comme une simple déclaration politique. Elle traduit également des inquiétudes qui méritent d’être examinées concernant la circulation de groupes armés, la vulnérabilité des frontières, les mouvements transfrontaliers et les conflits entre communautés locales et éleveurs nomades.
Cependant, reconnaître la gravité des préoccupations sécuritaires ne signifie pas nécessairement que toutes les réponses envisagées présentent les mêmes avantages, contraintes et conséquences.
C’est précisément à ce niveau que le débat mérite d’être approfondi.
Haut-Uélé est une province confrontée à plusieurs formes d’insécurité
Le Haut-Uélé présente des particularités géographiques et sécuritaires qui rendent sa situation complexe.
Province frontalière du Soudan du Sud et de la République centrafricaine, elle dispose de vastes espaces ruraux, de zones forestières et de frontières dont la surveillance est un défi permanent.
Les territoires de Dungu, Faradje, Watsa, Niangara, Rungu et Wamba ne connaissent pas nécessairement les mêmes réalités sécuritaires. Les menaces doivent donc être appréciées en fonction de leur nature, de leur localisation et de leur évolution.
La présence historique de groupes armés dans certaines parties de la région, qui s’illustre par des violences commises autrefois par la rébellion ougandaise de la LRA, rappelle que les populations du Haut-Uélé ont déjà payé un lourd tribut à l’insécurité.
Mais il convient de distinguer cette histoire des menaces actuelles. L’existence passée d’un groupe armé dans une région ne suffit pas, à elle seule, à établir son implantation présente.
Dès lors, plusieurs interrogations apparaissent : quels groupes armés opèrent actuellement dans la province ? Quels territoires sont directement concernés ? Quelle est la fréquence des incursions signalées ? Et quelles réponses ont déjà été apportées par les services de défense et de sécurité ?
Ces questions exigent des données précises plutôt que des appréciations générales.
La problématique Mbororo : entre sécurité, transhumance et conflits communautaires
Parmi les préoccupations régulièrement évoquées figure la présence des éleveurs Mbororo, dont les déplacements et les activités pastorales suscitent des tensions dans certaines zones du nord-est de la RDC.
Cette question mérite une attention particulière.
Les différends entre agriculteurs et éleveurs peuvent concerner l’occupation des terres, la destruction des cultures, l’accès aux points d’eau et le respect des règles relatives à la circulation du bétail.
À ces conflits économiques et fonciers peuvent s’ajouter des préoccupations sécuritaires lorsqu’apparaissent des accusations de port d’armes, de violences ou de franchissements irréguliers des frontières.
Toutefois, il serait dangereux de confondre l’ensemble d’une communauté pastorale avec des groupes armés. Les responsabilités pénales doivent être établies individuellement, sur la base de faits vérifiables.
Le véritable enjeu consiste donc à déterminer dans quelle mesure les conflits liés à la transhumance relèvent de la police administrative, de la gestion foncière, de la coopération transfrontalière ou d’opérations militaires.
Une réponse durable suppose de distinguer ces différents problèmes plutôt que de les réunir sous une seule qualification sécuritaire.
L’Ituri est une expérience qui mérite d’être examinée
La comparaison avec la province voisine de l’Ituri est sans doute l’un des éléments les plus importants du débat.
Depuis mai 2021, l’Ituri et le Nord-Kivu ont été placés sous état de siège, avec une organisation exceptionnelle de l’administration provinciale et un rôle accru des autorités militaires et policières.
L’objectif annoncé était de renforcer la lutte contre les groupes armés et de restaurer l’autorité de l’État.
Cette expérience soulève néanmoins des interrogations concernant les résultats sécuritaires, la protection des civils, le fonctionnement des institutions et les restrictions susceptibles d’affecter certaines libertés publiques.
L’évaluation ne peut se limiter à la présence de militaires à la tête des institutions. Elle doit également prendre en considération l’évolution des violences, les territoires sécurisés, le retour des personnes déplacées, les capacités opérationnelles des forces de sécurité et la situation des populations civiles.
Les autorités peuvent faire valoir les opérations menées contre les groupes armés. De leur côté, les organisations de défense des droits humains et les populations concernées peuvent soulever des préoccupations relatives à la persistance de certaines violences et aux conséquences du régime exceptionnel.
La question centrale n’est donc pas simplement de savoir si l’Ituri a connu un état de siège, mais d’examiner ce que cette expérience permet réellement d’apprendre avant d’envisager son extension à d’autres provinces.
État de siège ou renforcement des institutions ordinaires ?
L’état de siège est un mécanisme exceptionnel prévu par la Constitution congolaise, à son article 85, lorsque des circonstances graves menacent immédiatement l’indépendance ou l’intégrité du territoire national ou provoquent l’interruption du fonctionnement régulier des institutions.
Il n’est donc pas une mesure administrative ordinaire. Son instauration implique des procédures constitutionnelles et peut entraîner d’importantes modifications dans l’exercice de l’autorité publique.
Or, les difficultés sécuritaires du Haut-Uélé peuvent également conduire à examiner d’autres possibilités : le renforcement des unités militaires déjà déployées, l’amélioration du renseignement territorial, la surveillance des frontières, la coordination entre services de sécurité, la justice et la prévention des conflits communautaires.
L’enjeu consiste à déterminer quelle réponse correspond effectivement à la nature des menaces. Une menace militaire organisée n’appelle pas nécessairement les mêmes moyens qu’un conflit foncier, un braquage urbain ou une tension liée à la transhumance. Confondre ces situations risquerait de compliquer l’identification des responsabilités et l’évaluation des résultats.
Le Haut-Uélé a besoin d’un diagnostic sécuritaire transparent
La déclaration de la Dynamique de la Grande Orientale présente au moins un intérêt : celui de replacer la sécurité des populations au centre du débat public. Mais elle appelle aussi des précisions. Sur quelles données repose la demande d’état de siège ? Les autorités provinciales ont-elles été consultées ?
Existe-t-il une évaluation actualisée des menaces dans chacun des territoires concernés ? Quelles insuffisances des dispositifs actuels justifieraient le recours à un régime exceptionnel ? Ces interrogations ne visent pas à minimiser les dangers. Elles permettent, au contraire, de mesurer la portée de la proposition.
La sécurité ne se résume pas à un changement de statut administratif. Elle repose aussi sur la capacité de l’État à prévenir les violences, protéger les citoyens, faire respecter la loi et rétablir durablement la confiance entre les institutions et les communautés.
Tout part de partout, mais vers quelle destination ?
Dans le Haut-Uélé, les préoccupations sécuritaires se multiplient et les propositions de solutions se succèdent. Les uns évoquent les infiltrations de groupes armés, d’autres les tensions liées à la transhumance, tandis que la Dynamique de la Grande Orientale propose désormais d’envisager l’état de siège.
Mais au milieu de ces prises de position, une interrogation demeure : dispose-t-on d’un diagnostic suffisamment précis pour déterminer les réponses appropriées ? L’expérience de l’Ituri rappelle l’importance d’évaluer les mesures exceptionnelles à partir de leurs résultats concrets et non de leurs seules intentions.
Le débat devrait donc porter autant sur la nature des menaces que sur les moyens disponibles, les responsabilités institutionnelles et les garanties offertes aux populations civiles. Car, en définitive, la véritable question n’est pas seulement de savoir qui administrera la sécurité du Haut-Uélé, mais comment les habitants de cette province pourront vivre durablement en sécurité, dans le respect de leurs droits et de leurs libertés.
François Anga Kupa Journaliste et écrivain